1. I. Ilir
  2. II. C’est une maison jaune…
  3. III. La Mission minuk
  4. IV. Le légiste
  5. V. Madame la Procureure
  6. VI. Silvana
  7. VII. Buffet froid à Lugano
  8. VIII. Sur le pont de Mitrovica
  9. IX. Au téléphone avec un espion
  10. X. Le témoin X
  11. XI. Bons baisers de Bruxelles
  12. XII. L'entre-deux

Cadavre exquis au pays des merles noirs

Cadavre exquis au pays des merles noirs

Au début des années 2000, le Kosovo a-t-il été le théâtre d'un trafic d'organes, perpétré par la guérilla kosovare sur des prisonniers serbes ? En une décennie, pas moins de six enquêtes de Pristina à Belgrade en passant par Bruxelles, se sont succédées sur ce crime macabre : une succession d'investigations à tiroir qui ouvre plus d'interrogations que de certitudes. Sans cadavre, ni témoins, l'affaire gêne la reconnaissance de l'indépendance du pays.

I. Ilir

« Il se prend pour James Bond ou quoi ? Quel plouc ! » La première fois que j'ai vu Ilir, il déambulait vers les contrôles de sécurité de l'aéroport de Vienne avec la démarche typique du caïd. Blouson noir, jean clair, bombant les épaules et roulant soigneusement des mécaniques. Pas très grand mais sûr de lui et aussi imperturbable que Javier Bardem en tueur cinglé dans No Country for Old Men.

La deuxième fois que je l'aperçois, Ilir se débat avec les vigiles, juste avant la salle d'embarquement du vol à destination de Tirana, Albanie. Crachant un allemand maladroit et agitant son passeport, il est finalement autorisé à pénétrer dans le sas d'inspection escorté par deux malabars de la sécurité. Assis dans un coin du terminal, sous les néons, Ilir s'absorbe d'un air boudeur dans la contemplation de son portable. Et des passagères en jupes et talons.

Ce n'est qu'en montant dans la carlingue étroite du petit avion à hélices, que je réalise que le James Bond de l'aéroport - incarnation même du mafieux des Balkans que je m'étais promis d'éviter durant mon séjour - sera mon voisin direct durant le vol. Recroquevillé sur son siège, il n'a pas enlevé son manteau. Son regard vert très clair est coupant et sans émotion. L'avion décolle et son portable sonne. Il décroche et commence à chuchoter. Sa voix est étouffée par les vrombissements du moteur. Un clin d'oeil plus tard, nous commençons à discuter. J'explique que je suis journaliste et que je viens visiter la région. 

Ilir lui mène une vie presque bien rangée en Suisse, où il a été envoyé au moment du conflit au Kosovo. Comme beaucoup d'Albanais du Kosovo, il n'a eu d'autre choix que l'exil pour fuir la politique d'apartheid menée depuis les années 90 par le « maître de Belgrade », Slobodan Milosevic. À Zürich, il a suivi une  formation d'électricien, qu'il alterne avec des petits boulots et un peu de « business, à la cool ». Depuis une « baston » avec un compatriote, Ilir a été arrêté. Il est désormais persona non grata pour les autorités suisses. Son permis de résidence vient d'être annulé et il doit rentrer au pays. 

Comme la majorité de ses compatriotes kosovar albanais, la langue, la culture, les racines et la religion d'Ilir, l'islam, viennent de l'Albanie voisine. À 33 ans, Ilir dont le prénom évoque le royaume prospère de l'Illyrie, le mythe fondateur de la péninsule balkanique, parle beaucoup de sa famille : des « patriotes » comme il dit fièrement, en se redressant sur son siège. Son père collectionne les voitures américaines, des antiques Rolls Royce ou Chevrolet des années 50, qui ont appartenu aux cadres dirigeants de l'Albanie communiste. L'un de ses oncles a fondé un parti politique prometteur à Tirana. Le second est en prison pour avoir tué son voisin à la kalachnikov, lors d'une « querelle de voisinage. »

Le troisième possède un hôtel : l'établissement, situé au bord de la mer Adriatique s'appelle l'hôtel Drenica. « Un très bel endroit sur la plage, moderne avec la clim' et tout », me rapporte Ilir, enthousiaste. « Pendant la guerre du Kosovo, l'hôtel était le quartier général de l'UÇK, l'Armée de libération du Kosovo. Les patriotes s'y entrainaient nuit et jour avant de partir dans le maquis. » Ilir m'explique que les combattants de l'UÇK sont des « héros. Si mon père ne m'avait pas forcé à partir à l'étranger, j'aurais moi aussi pris les armes pour libérer le pays de ce chien de Milošević ». Il m'invite à venir lui rendre visite à Durrës pour « voir du pays » Quelques jours plus tard, je débarque à la gare routière. Bruyante et industrielle ville portuaire perchée sur l'Adriatique, Durrës est connue pour être le royaume des passeurs et de la criminalité organisée, véritable porte d'entrée de l'immigration clandestine vers l'Union européenne. Les côtes italiennes sont à huit heures de ferry pour les candidats à l'exil. Large bâtiment en pré-fabriqué, aux couleurs pastel, l'hôtel Drenica borde le front de mer.

 

Le drapeau albanais, aigle noir sur rouge sang bat pavillon sur la façade. Devant l'entrée, un mémorial en marbre érigé à la mémoire des soldats de l'UÇK ne laisse aucun doute sur les convictions politiques du propriétaire. Dans les années 98-99, le lieu, situé à une centaine de kilomètres des frontières, était au coeur de toute l'activité clandestine de l'Armée de libération albanaise. Le centre névralgique de la résistance par lequel auraient transité drogues, armes et argent sale. 

À l'intérieur, il n'y a pas vraiment de touristes. Pas de réception. Un bar, quelques habitués au comptoir qui se retournent et me dévisagent longuement. Sur les murs rose pâle sont punaisés des portraits d'hommes barbus, en treillis et kalachnikov qui affichent des mines moyennement optimistes.

L'oncle d'Ilir s'avance : c'est un homme d'une soixantaine d'année, droit comme un I, avec un regard clair et une chemise à col pelle à tarte. Un regard de requin qui me tend la main et me salue avec un « Mirdita » - bonjour - glacial. L'entretien commence : Ilir traduit en allemand, pendant que son oncle me regarde fixement, le nez dans sa Rakija. 
« - Vous avez de jolies photos sur les murs. Qui sont ces hommes armés ?
-  Des résistants. Des héros.
-  Vous étiez membre de l'UÇK vous aussi ?
- Oui. J'étais commandant.
- Quel était votre rôle durant la guerre ?
- Trouver des uniformes, réceptionner les armes, les stocker. Recruter et entraîner les troupes.
» Selon les rumeurs locales, de drôles de choses se seraient passées à l'hôtel Drenica. Certains témoins anonymes auraient assisté à des séances d'interrogatoire musclées, des actes de torture, voire des déportations de prisonniers. Sans oublier un possible commerce d'organes... Je sais que les anciens de l'UÇK ne sont pas des enfants de chœur. Avant d'intervenir au Kosovo et de les soutenir, beaucoup jusqu'aux Américains, les considéraient même comme une oragnisation terroriste, financée par le crime organisé, les parrains des trafics de drogues et d'armes et des réseaux de prostitution. Entourée de cinq armoires à glace et dans un silence de plomb, l'ambiance n'est guère propice aux confidences. Je reprends pourtant mon interrogatoire.

« - D'ou venait l'argent qui finançait la résistance ? Des armes ?
- Des Américains. Des partisans.
- Avez-vous tué des gens ? 
- J'ai défendu mon pays.
- Avez-vous torturé des Serbes ?
- Cela n'a pas d'importance. 
- Avez-vous entendu parler des rumeurs de trafics d'organes ?
»

Ilir me jette un œil consterné, pendant que son oncle reste silencieux. J'insiste. La réplique fuse comme un missile.

« - Sais-tu ce que cela signifie de défendre son pays ?
- Non, mais.....
- Alors voilà, si ton pays, la France tu as dit, c'est ça ? Si la France était occupée par l'Allemagne par exemple, qu'est-ce que tu ferais ? 
- Je ne sais pas.
- Exactement. Tu ne sais pas. Tu ne sais rien !
» 

II. C’est une maison jaune…

Dans les Balkans, le silence est à la fois de plomb. Et d'or. Depuis la fin de la guerre, une véritable omerta règne au sein des habitants sur les possibles exactions commises par les ex-membres de l'UÇK. Les guerilleros ont désormais déserté le maquis pour l'arène politique. La plupart des anciens rebelles en treillis, barbe épaisse et kalachnikov sont ainsi devenus des hommes de pouvoir influents en Albanie, comme au Kosovo. En costumes italiens, grosses berlines noires et lunettes de soleil.

La capitale albanaise Tirana où j'arrive un soir d'avril, prend au printemps de faux airs de Rome : il y a des façades ocres, une architecture d'inspiration fasciste, des terrasses bondées et de larges palmiers. L'atmosphère semble en pleine ébullition : des bandes de jeunes s'y baladent à toute heure du jour et de la nuit et les embouteillages klaxonnants de vieilles Mercedes des années 80 - ou de paysans perchés sur leur carriole - vrillent les tympans. Autrefois triste et grise, la ville s'est parée de teintes flashy grâce à Edi Rama, son maire, devenu en septembre 2013, Premier ministre du pays et peintre de profession. Depuis son élection en 2000, il a fait replanter des espaces verts, nettoyer les rives de la rivière Lana qui traverse la ville et surtout, infligé une thérapie de choc pour « redonner le moral aux habitants ». Les façades des blocs d'immeubles vétustes ont été repeintes en jaune citron, rouge vif ou vert pomme, dans un véritable carnet de coloriage urbain.

Cette avalanche de couleurs ne fait guère oublier les années noires du conflit. C'est au lendemain de la guerre du Kosovo que les premières rumeurs sur un trafic d'organes font surface en Albanie. Un crime odieux qui aurait été perpétré au lendemain de la guerre sur des prisonniers de guerre serbes. Ces détenus serbes auraient été enfermés dans des camps de détention secrets situés dans une zone difficile d'accès, les montagnes au nord du pays, juste à la frontière avec le Kosovo. Selon plusieurs témoins, le trafic aurait servi à alimenter les caisses noires de l'Armée de libération du Kosovo et à soutenir leur résistance.

L'une des premières personnes à avoir eu vent de l'affaire est un journaliste d'investigation albanais, né le jour même de la mort du sanglant dictateur Enver Hoxha, en 1986. Planqué dans l'atmosphère enfumée d'une cantine du Blloku, le quartier de l'ancienne Nomenklatura communiste, Arben (son nom a été changé) enchaîne les bulles avec ses cigarettes. Au début des années 2000, Arben travaille comme fixer pour Michael Montgoméry, un reporter de radio américain qui s'intéresse au passé trouble de l'UÇK. La tâche s'avère difficile, sinon impossible, pour Arben. « En Albanie, il est impossible de recueillir la moindre information sur d'éventuels crimes de guerre, commis par les soldats de l'Armée de libération. Aucun Albanais ne dira jamais du mal de l'UÇK. Ce sont eux, les "patriotes" qui ont libéré le Kosovo de la tutelle et de l'oppression serbe. Peu importe ce qui a pu se passer durant la guerre. Les guerilleros de l'UÇK sont considérés comme des héros ici et tiennent à le rester. » 

Montgoméry parvient pourtant à recueillir les témoignages de plusieurs anciens combattants, visiblement pris de remords. Sur ses bandes audio, un ancien chauffeur de l'UÇK, raconte avoir convoyé plusieurs prisonniers serbes dans une mystérieuse « maison jaune », non loin de Burrel, au nord de l'Albanie, dans les montagnes. Il rapporte avoir reçu de ses supérieurs la consigne « de ne blesser personne ». Il décrit des médecins qui s'assurent de la « bonne santé » des captifs. Ce témoin évoque la conversation d'autres chauffeurs qui mentionnent des mots comme « organes, de reins et de transit vers l'aéroport ». Selon une source, des camions franchissent régulièrement la frontière avec l'Albanie, chargés de prisonniers, et reviennent vides au Kosovo. Un autre observateur raconte à Montgoméry que l'UÇK « fait une fortune en trafiquant des organes », recevant près de « 45 000 dollars » par corps.

Arben accompagne Montgoméry dans le village de Burrel pour vérifier les informations qu'il a recueillies et essayer d'identifier des témoins. Il a lui-même vraiment du mal à croire à l'histoire. « Burrel est un coin paumé dans les montagnes. Les routes y sont très mauvaises. Il n'y a aucune infrastructure. L'hypothèse de prélèvement puis de transports d'organes vers l'aéroport de Tirana, en plein conflit kosovar, alors que les militaires étaient partout dans la région, et que les liaisons étaient impossibles, me semblait tirée par les cheveux. » 

Ils retrouvent néanmoins la fameuse « maison jaune », une grosse ferme non loin de Burrel. Faute de preuves suffisantes pour confronter les propriétaires, ils abandonnent l'enquête. En 2003, Michael Montgoméry décide de passer la main. Convaincu que les fonctionnaires internationaux dépêchés au Kosovo pour administrer le pays après le conflit auront davantage de moyens humains et matériels pour poursuivre l'investigation, il transmet ses infos à la MINUK, la mission intérimaire des Nations unies en charge de la reconstruction du pays. 

Vue sur Burrel, ville isolée dans les montagnes albanaises, connue pour sa prison, 'la plus terrible du régime communiste'. Dissidents ou criminels de droit commun y ont été envoyés ici durant la dictature d'Enver Hoxha. (© Jan Zappner)
Durant la guerre, cette ancienne ville de mineurs, abritait un camp de réfugiés de près de 2 000 personnes. Aujourd'hui, Burrel compte environ 12 000 habitants et un club de football en première division. (© Jan Zappner)
A Burrel, c'est le Kanun qui régit encore les rapports sociaux. Ce code de l'honneur vieux de 500 ans et hérité de l'occupation ottomane justifie encore la loi du talion, les vendettas et l'omerta qui règnent encore dans les régions les plus reculées de l'Albanie. (© Jan Zappner)
III. La Mission minuk

« À partir de l'année 1999 et possiblement avant, entre 100 et 300 individus ont été kidnappés et conduits dans des camionnettes à des camps de détention situés dans les environs de Kukës et Tropoje, des villes dans le nord de l'Albanie. La plupart de ces prisonniers étaient des hommes, de nationalité serbe, entre 25 et 50 ans. Faits prisonniers entre juin et octobre 1999.  Au début du mois d'août 1999, certains de ces captifs - entre 24 et 100 - ont été transférés du nord de l'Albanie vers un second lieu de détention - maison privée ou complexe industriel abandonné - vers le centre du pays, principalement dans les alentours de Burrel, à environ 110 km de Kukës. Les prisonniers étaient transférés par petits groupes dans une ferme au sud de Burrel, transformée en clinique de fortune, pourvue de matériel médical et de médecins. Là, on a extrait les organes des corps des prisonniers, dont les cadavres ont été enfouis aux environs. Les organes étaient convoyés à l'aéroport de Rinas près de Tirana, et envoyés à l'étranger vers des destinations inconnues. Certains des autres prisonniers emmenés dans cette clinique étaient des femmes en provenances du Kosovo, d'Albanie et d'Europe de l'Est. La dernière livraison de prisonniers à la clinique a eu lieu au printemps ou au début de l'été 2000. En plus des corps des Serbes emmenés vivants en Albanie, un nombre inconnu de civils serbes tués au Kosovo a été transporté et enterré en Albanie, dans des endroits reculés. »

Adressé le 30 octobre 2003 à Patrick Lopez, alors en charge des investigations au Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPI) et rédigé par des enquêteurs de la MINUK à Pristina, le fameux premier rapport officiel sur les trafics d'organes n'a rien du pavé avec ses vingt neuf pages. Rédigé en anglais, parsemé d'annotations et de noms de personnel en poste, le texte relate des faits, des dates et des lieux, collectés sur la base de huit témoignages d'anciens soldats de l'UÇK. Ces huit témoins-clés n'ont pas d'identité mais sont désignés par des numéros, accompagnés d'une périphrase.

Exemple : le « Numéro 6 ». Description : « Un Albanais du sud-ouest du Kosovo qui a servi pour l'UÇK en tant que chauffeur et soldat. Prétend avoir participé directement au transfert de détenus faits prisonniers au Kosovo et emmenés dans des camps de détentions situés dans le nord de l'Albanie. »

Lire le rapport de la MINUK en PDF.

Bien qu'étiqueté « sensible » et classé secret-défense, le fameux rapport est désormais tombé dans le domaine public et même, téléchargeable en ligne. Le texte écorne sérieusement les affirmations de la communauté internationale. Présente dans le pays pendant plus d'une décennie par le truchement de la MINUK, de la KFOR, ou de la mission EULEX de l'Union européenne, celle-ci a toujours affirmé n'avoir jamais eu connaissance d'un trafic d'organes perpétré par l'UÇK. Mensonge ou omerta ?

À la lecture du rapport, il est difficile de comprendre comment quelqu'un comme Bernard Kouchner - nommé haut-représentant de la MINUK entre septembre 1999 et janvier 2001 - aurait pu ignorer l'existence d'un trafic d'organes au lendemain de la guerre. Ce crime sera ainsi décrit noir sur blanc dans un document émis en 2003 par ses propres services. Et pourtant. En 2010, à la question d'un journaliste de Voice of America qui lui demande de commenter l'affaire de la « maison jaune » de Burrel, le mythique ancien French Doctor avait éclaté d'un rire méprisant en lançant : « c’est quoi, les maisons jaunes ? Quelles maisons jaunes ? Pourquoi jaunes ? Monsieur, vous devriez aller consulter. Il n’y a pas eu de maisons jaunes, il n’y a pas eu de ventes d’organes. Les gens qui disent ça sont des salauds et des assassins ! »

Bernard Kouchner
IV. Le légiste

Cette fameuse « maison jaune » au nom de film d'horreur de série B, Pablo José Baraybar ne l'a jamais oubliée. Cinq ans durant, entre 2002 et 2007, ce médecin-légiste fut à la tête de l'Unité des personnes disparues de la MINUK au Kosovo, « l'endroit le plus exhumé de la planète », selon lui.

Les trafics d'organes, il en entend d'abord parler. Comme tout le monde. « Les Balkans sont une autre planète, une terre de conspirations permanentes, entre le truc messianique et la victimisation collective. » Lorsque le rapport de la MINUK atterrit sur son bureau à la fin de l'année 2003, il en discute d'abord avec Carla Del Ponte, la Procureure générale du Tribunal pénal pour l'ex-Yougoslavie (TPI). Comme l'ONU n'a pas de mandat pour mener une investigation sur le territoire albanais, le TPI prend la relève et ouvre une enquête préliminaire.

L'expédition dans les montagnes vers Burrel a lieu en février 2004, soit près de quatre ans après les faits présumés et sous haute-escorte. Un Procureur et deux officiers de police albanais accompagnent l'équipe d'experts internationaux, un anthropologue, un photographe, un traducteur et Baraybar lui-même, qui dépeint une ambiance « très tendue. De temps en temps, le Proc lançait des petits commentaires énervés à l'interprète, du genre "C'est vraiment une perte de temps, putain, qu'est-ce qu'ils foutent là ici ces connards ?»

Lors de l'arrivée à la « maison jaune », une grosse ferme dans la « pampa albanaise » où vivent des paysans du coin, Baraybar s'aperçoit qu'elle a été fraîchement repeinte en blanc. Après les présentations, l'équipe commence à inspecter les alentours de la bâtisse. Dans un tas d'ordures, ils retrouvent des déchets inhabituels : matériel médical, emballages usagés de tranquillisant Tranxène, boîtes d'anesthésiants, perfusions et seringue ainsi qu'une vieille blouse médicale. Baraybar interroge les habitants au sujet de la présence des médicaments. La femme explique qu'une infirmière vient « de temps en temps car son fils est malade ».

À l'intérieur de la maison, Baraybar et son équipe procèdent à une application sur les murs et le sol de luminol, le « produit chimique communément utilisé sur les scènes de crimes ». Dans le salon et la salle à manger, des traces de sang apparaissent. Quand il demande des explications à la famille, « l'homme raconte que c'est normal, sa belle-fille a accouché dans le salon et dix minutes plus tard, il change sa version pour me dire qu'ils abattent des animaux dans le salon ». Baraybar trouve le récit incohérent. N'ose guère insister au vu de l'ambiance. « L'interprète nous répétait qu'ils cachaient quelque chose. » Il y a un cimetière à côté de la maison. Lorsque Baraybar veut s'y rendre, les autochtones lui ordonnent de partir. Sans autre forme de politesse.

Soucieux d'éviter une algarade, Baryabar prend congé. Il « tiendra » au Kosovo jusqu'en 2007, où malade et « cramé », il quitte précipitamment la région. Longtemps, le légiste s'est demandé quelle était la probabilité de débarquer dans un trou paumé comme Burrel et d'y découvrir de tels indices. La véritable question se formule autrement, pense-t-il aujourd'hui  : « Est-ce que le TPI, mis en place en 1993 dans les Balkans pour juger les atrocités commises durant les conflits qui s'y sont succédés était suffisamment indépendant pour lancer une enquête solide sur l'UÇK ? Non », affirme-t-il. « Politiquement, la MINUK ne pouvait absolument pas aller contre son hôte, les Albanais. Tout le monde dans la région avait peur de témoigner contre l'UÇK, sous peine de représailles. » Cette impuissance remet de facto en cause le rôle du TPI, juge-t-il. « Les actes d'inculpation n'ont pas permis d'éliminer la machinerie criminelle issue des années de guerre. Pour les trafics d'organes, c'est too little too late. » Trop peu, trop tard.

V. Madame la Procureure

La Dame de Fer de la Haye (© US Mission Photo / Eric Bilders) 

La Traque, les criminels et moi (2008), a été écrit par Carla Del Ponte, en collaboration avec le reporter d'origine croate du New York Times, Chuck Sudetic. Elle y dénonce publiquement l'existence d'un trafic d'organes extraits de prisonniers serbes enlevés au Kosovo en 1999 par l'UCK. Les victimes, avant d'être tuées, auraient subi des opérations d'ablation d'organes, revendus à des trafiquants à l'étranger.

Le livre est un véritable pavé dans la mare qui sort deux mois après la proclamation de l'indépendance du Kosovo. Jugeant l'ouvrage incompatible avec le devoir de réserve imposé aux diplomates, la Suisse interdira à Carla Del Ponte, appointée ambassadrice en Argentine, de faire la promotion de son ouvrage. Depuis 2012, elle travaille à la tête de la Commission de l'ONU sur la Syrie.

Ce jour étouffant d'été, lorsque Carla Del Ponte entrebâille la porte de son bunker, posé sur un lac suisse, elle n'a pas exactement les attributs de la « Nouvelle Gestapo » décriée par son adversaire le plus farouche, l'ancien dictateur serbe, Slobodan Milosevic. Pantalon rose fushia et boucles d'oreille en or, elle arbore un sourire moqueur et une gestuelle toute italienne, malgré un bras cassé.  Carla Del Ponte arrive en 1999 comme Procureur générale du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie de La Haye : elle y restera jusqu'en 2007. « En ex-Yougoslavie, nous avons tout connu, les viols, les massacres, la barbarie », me rappelle-t-elle de sa voix rauque, en allumant une cigarette. « Mais des trafics d'organes en pleine guerre ? C'est techniquement impossible.» 

Par acquis de conscience plus que par conviction, Del Ponte ouvre toutefois une enquête préliminaire en 2004. Les éléments collectés à Burell par les experts médico-légaux ne suffisent néanmoins pas à ouvrir une instruction. « Ce que Baraybar avait trouvé en Albanie, c'était des indices, pas des preuves. » En attente d'une plainte, les pièces sont consignées et rangées dans les tiroirs des archives du Tribunal. Dans le courant des années 2000, le TPI croule sous les procès en crimes de guerre. L'équation est encore simple pour la communauté internationale : les Serbes sont les principaux coupables, les Kosovars les victimes. Entre 1998 et 2000, le conflit a fait très exactement 13 472 morts, principalement albanais, selon les chiffres du Centre pour le droit humanitaire de Belgrade.

Del Ponte « oublie » l'affaire des trafics d'organes et se concentre sur les gros poissons comme l'ancien Président serbe Slobodan Milosevic. Sa mort - un infarctus dans sa cellule de La Haye - après cinq ans d'instruction, la veille de la plaidoirie finale, arrache encore à Del Ponte un « porca miseria » furieuxLa mission de celle-ci à la tête du TPI est « difficile. Amener les plus hautes instances politico-militaires en place à témoigner lors des procès pour crimes de guerre ». Entourée en permanence de gardes du corps, son quotidien se résume à des déplacements minutés, des tentatives d'attentats, des menaces et des pressions politiques. Dans les salles d'audience, Del Ponte découvre rapidement qu'il est quasi-impossible d'offrir un programme efficace de protection aux témoins, durant des procès qui se déroulent souvent dans une « atmosphère de pressions et d'insécurité ». Lorsqu'elle instruit contre les anciens chefs de guerre de l'UÇK, certains déposants, figurant pourtant sur des listes préservés par l'anonymat, disparaissent. 

Quelques mois plus tard, coup de théâtre. Les pièces collectées à Burrel se sont envolées. Quelqu'un nettoie les archives sans prévenir Carla Del Ponte. Certains membres du Tribunal l'accusent, affirment que c'est elle qui a donné l'ordre de détruire les pièces. « C’est terriblement stupide, on ne doit jamais détruire des indices, a fortiori quand l’enquête n’est pas close », assène-t-elle, laissant planer le mystère sur ce qui s'est passé. Carla Del Ponte aurait-t-elle été empêchée d'aller plus loin ? Elle n'en dira pas plus. « Nous avons fait de notre mieux, malgré les obstacles politiques, mais nous ne sommes pas des Don Quichotte. Tout n’est pas ou n’a pas été jugé ou donné lieu à un procès. » Inflexible, pugnace, sans compromis. Del Ponte a été redoutée et admirée, des chefs de guerre comme des familles des victimes. Mais au plus haut-niveau, ses qualités ont également pu devenir encombrantes. Le TPI, structure judiciaire internationale, reste un instrument politique soumis au bon vouloir des États qui la financent. 

Les Américains ont toujours « condamné la Serbie, tout en faisant mine d'ignorer les crimes commis par leurs protégés » de l'UÇK. Le tout au nom de la « stabilité du pays », glisse-t-elle, une enième cigarette au coin des lèvres. « La collaboration du TPI avec la MINUK a toujours été compliquée. Et l'OTAN a toujours soutenu l'UÇK. Lors des instructions judiciaires, pour obtenir un accès aux informations militaires, nous devions d'abord réunir les autorisations des gouvernements à Bruxelles et on finissait toujours par nous mettre des bâtons dans les roues. »

En décembre 2007, le poste de Del Ponte au TPI expire. Revenue à la « vie normale », elle publie ses mémoires en avril 2008. Dans La Traque, les criminels de guerre et moi, elle mentionne publiquement et pour la première fois l'affaire des trafics d'organes. « J'avais demandé à la MINUK, puis à la mission européenne EULEX de reprendre l'enquête. Comme rien n'a été fait, j'ai décidé d'en parler dans mon livre. Cette nouvelle forme de crime de guerre ne doit surtout pas rester impuni. » 

VI. Silvana

Serbe du Kosovo, Silvana Marikhovica, les joues rondes et les yeux noirs, est une enfant de Gračanica. Située à cinq kilomètres de la capitale Pristina, Gračanica est l'une des sept enclaves serbes au Kosovo, créées artificiellement en 2008 lors de la proclamation d'indépendance du pays. Depuis quinze ans, Silvana n'a reçu aucune nouvelle de son mari, Bojan. L'absence est un trou noir qu'elle ponctue de cigarettes. Et de lessives. Elle habite désormais seule dans la maison de son frère avec ses deux filles. Au chômage, elle touche une petite pension de 400 euros, versée par le gouvernement serbe qui continue de soutenir ses ressortissants ayant choisi de rester vivre au Kosovo.

Silvana

Silvana

Silvana Marikhovic devant sa maison, dans l'enclave serbe de Granacica, au Kosovo. (©Prune Antoine)

En juin 1999, la guerre du Kosovo, entre une Serbie accusée d'épuration ethnique et l'UÇK qui lutte pour l'indépendance de la province, fait rage. Après les bombardements de la Serbie par l'OTAN, les forces internationales et la KFOR débarquent dans le pays : massacres, vols et viols s'intensifient. Beaucoup de ceux qui appartiennent à la minorité serbe décident de fuir. Jeune épouse, mère de deux enfants, l'une âgée de 3 ans, l'autre de quelques mois, Silvana n'a pas le choix, elle doit rester. Avec deux cousins et une fourgonnette, Bojan lui dit qu'il part « faire un tour » et prend la route en direction de la Serbie, le 15 juin.

Il ne reviendra jamais. Silvana laisse passer trois journées d'été, dans les cris et les crimes. Elle essaie de garder la tête froide. Et haute. Un soir, l'un de ses voisins vient la voir. Albanais, c'est un ami de longue date de la famille qui a souvent travaillé avec son mari, dans la police de Gračanica. « Une personne de confiance », dit-elle. Durant la guerre, son voisin a été « enrôlé de force » au sein de l'Armée de libération kosovare, l'UÇK. Il est obligé de collaborer, sous peine de sanctions. Il lui raconte la scène à laquelle il a assisté, le jour de la disparition de Bojan. Sur la route nationale, à hauteur du village de Guiraje, la fourgonnette de son mari est arrêtée à un check point de l'UÇK. Ils se reconnaissent, se saluent, le voisin parlemente avec les partisans pour essayer de le faire libérer. Les autres refusent : « nous en avons besoin comme monnaie d'échange. » L'un des trois hommes est abattu à bout portant. Les autres sont capturés.

Son voisin donne à Silvana la liste des noms des soldats de l'UÇK qui étaient présents ce jour-là. Des habitants de Gračanica que Silvana connait presque tous. « Et puis il s'est mis à pleurer, en s'excusant de n'avoir rien pu faire. » Silvana elle, ne verse aucune larme. Elle se tourne vers les forces internationales qui administrent le pays, en espérant qu'ils fassent justice. « Quand je suis arrivée au bureau local de la KFOR, placée sous mandat britannique, on m'a dit que la région de l'enlèvement était sous le contrôle des Américains. Je suis allée les voir. Ils m'ont renvoyée chez les Anglais. » Conflit et chaos obligent, la frontière entre les zones n'est pas clairement délimitée. La mission avoue son impuissance. Silvana est furieuse. « Je connaissais ceux qui ont décidé du sort de mon mari, je les voyais même parfois dans la rue ! »

Son voisin revient et évoque l'existence d'un camp illégal de prisonniers serbes, situé dans une ancienne école primaire des environs. Il suggère que son mari est peut-être retenu là. Vivant, à quelques kilomètres de là. Silvana se rend de nouveau à la KFOR. Elle raconte son histoire à des soldats, des policiers, des fonctionnaires. Elle donne les lieux, les noms, les dates. Son voisin accepte même de témoigner. Quelques semaines plus tard, une patrouille est envoyée sur les lieux. Ils retrouvent quelques indices mais pas de cadavre. L'enquête est abandonnée.

Le frère de son voisin, 18 ans, est exécuté, des « représailles ». Serbes ou Albanais, lâches ou faibles, hommes ou enfants, ceux qui dénoncent ou qui trahissent, n'auront pas droit de cité dans le nouveau Kosovo, indépendant et libre, que l'UÇK promet de bâtir.

En août 1999, c'est la MINUK qui, à son tour, débarque à Gračanica. Silvana repart en croisade. « J'ai tambouriné à toutes les portes possibles. Mon mari était policier : je connaissais ceux qui travaillaient pour la police du Kosovo et pour la Minuk, j'avais des témoins, des informations. » Elle répète son histoire, décline les identités des bourreaux. On lui explique que son dossier est « perdu », qu'il a « disparu ». Le personnel étranger en poste se succède. Les soldats étrangers envoyés au Kosovo étaient « des gamins, jeunes, sans expérience, » déplore aujourd'hui Silvana, sans colère. D'autres ONG internationales, comme la Croix-Rouge, prennent le relais sur le terrain, organisent des permanences et distribuent aujourd'hui des colis humanitaires aux habitants. Depuis qu'elle a entendu les rumeurs sur les trafics d'organes, largement relayées par les médias serbes, Silvana ne cache pas son désespoir.  « Nous n'avons jamais retrouvé son corps, alors tout est possible. »  

VII. Buffet froid à Lugano

Le scandale Médicus 

Faute d'un système de santé public décent, les établissements privés ont poussé au Kosovo comme des champignons après la guerre. En partenariat avec un médecin allemand, l'urologue Lufti Dervishi a ouvert au début des années 2000 une clinique de « transplantation » dans la banlieue de Pristina, la clinique Médicus, après avoir obtenu l'autorisation d'exercice de la part de Shaip Muja, un ex-chirurgien de l'UÇK devenu conseiller médical privé de Thaçi.

De riches patients, en provenance du Canada, d'Israël ou d'Allemagne, se succèdent à Medicus, prêts à payer jusqu'à 100 000 euros pour un rein. Ils sont transplantés avec les organes sains que des donneurs originaires de Moldavie, de Turquie ou du Pakistan ont été convaincus de vendre par des rabatteurs, contre des sommes ridicules. 

Au printemps 2008, l'un des donneurs s'effondre dans l'aéroport de Pristina, victime d'un malaise. La police l'interroge, la justice s'en mêle et découvre le pot-aux-roses. Lufti Dervishi est arrêté, la clinique doit fermer et les autres médecins complices sont inculpés par la justice. L'acte d'accusation prononcé par les enquêteurs d'EULEX est sans appel : trafic illégal d'êtres humains.

Sept Albanais du Kosovo et deux étrangers seront inculpés par le Parquet. Un mandat d'arrêt international est lancé contre un chirurgien turc, Yusuf Sömnez, officiant à Médicus et surnommé le « Docteur Vautour » et un intermédiaire israëlien, Moshe Harel. Mais les deux hommes, réfugiés dans leurs pays respectifs ne sont pas extradables.

Dick Marty, membre de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, porte un nom de flic américain mais c'est un Procureur suisse. En juin 2008, l'institution des droits de l'Homme, basée à Strasbourg est intriguée par les révélations du livre de Del Ponte. Le Conseil demande à Marty d'enquêter.

« Le Conseil de l’Europe m’a permis de travailler en confiance avec mes sources et de leur garantir un anonymat total. Mon assistante ou moi avons personnellement et directement rencontré les témoins : ils sont aujourd’hui absolument terrorisés. Certains ont été tués, des familles entières ont été soumises à des pressions, à des intimidations. J’ai oeuvré de manière absolument confidentielle, je n'ai conservé aucune donnée sur ordinateur, pas de noms, ni d’écrits », m'explique Marty, en attaquant vigoureusement ses tomates-mozzarella, au buffet d'une gare suisse où il m'a donné rendez-vous.

Dans son rapport sur les traitements inhumains et trafics illicites d'organes humains au Kosovo, Marty évoque le sort tragique réservé à « 300 et 400 prisonniers serbes et albanais », victimes d'un trafic clandestin international d'organes. Outre la « maison jaune » de Burrel, Marty identifie « trois sites en Albanie ayant servi de stations-étape ». Il décrit une « ferme située à Fushë-Krujë, non loin de l'aéroport de Tirana, transformée en clinique improvisée, où les prisonniers étaient abattus, généralement d'une balle dans la tête avant que leurs reins ne soient prélevés et envoyés à l'étranger ». Le tarif d'un rein au marché noir ? Près de 50 000 euros. De quoi financer l'activité de résistance de l'UÇK.  

Lire le rapport en PDF.

Selon Marty, « il y a eu des milliers de disparus lors du conflit du Kosovo. Que ces prisonniers aient été tués dans le cadre ou non d’un trafic d’organes ne change rien : ils sont probablement morts », expose-t-il. « Le trafic n’a certainement concerné qu’une poignée d'individus. Plus important à mon sens est le lien entre politique et pouvoir et l'impunité accordée aux dirigeants du Kosovo. » Dans son enquête, Marty a décrit des faits, des lieux et surtout donné des noms. Ceux d'anciens combattants de l'UÇK, passés maîtres de la criminalité organisée dans la région et qui ont désormais accédé aux plus hautes marches du pouvoir au Kosovo. « Tout le monde se connaît à Pristina, une toute petite ville. Les locaux accordent des faveurs aux internationaux ou vice-versa. Beaucoup de gens qui travaillaient pour la MINUK sont aujourd’hui des conseillers politiques de premier plan du gouvernement.

Hashim Thaçi

Hashim Thaçi

Lors de la publication du rapport Marty, le Premier ministre kosovar Hashim Thaçi s'est empressé de nier tous les faits qui lui sont reprochés, déclarant que ces accusations sont une « attaque contre le Kosovo, contre les Albanais, contre moi mais aussi contre les Etats-Unis, les Nations unies et l'OTAN. » Durant une interview avec la télévision albanaise, Thaçi a menacé de « révéler les noms des témoins Albanais et Kosovars » ayant « collaboré au rapport Marty ».  (©Ezekiel pour cafébabel)

Le problème du Kosovo, c'est que l'on tolère les rapports étroits du pouvoir en place avec la criminalité organisée. »

Marty dénonce ainsi le rôle joué par Hashim Thaçi, devenu entre-temps, Premier ministre du Kosovo. « Thaçi durant et après la guerre, était le patron d'un nombre incalculable d'activités illégales, dont le trafic d'héroïne et incluant une constellation de centres de détention secrets en Albanie où des prisonniers étaient sujets à des actes de tortures, meurtres et victimes de trafics d'organes »,  écrit Marty. « Dès 1999, le FBI avait prévenu les dirigeants américains que Thaçi avait un passé criminel. "Le passé est terminé, nous avons besoin de quelqu’un pour l’avenir", a pragmatiquement répondu la Secrétaire d'Etat américaine, Madeleine Albright, qui avait besoin de relais au sol pour l'intervention militaire aérienne. » En février 2008, c'est ce même Hashim Thaçi qui proclame unilatéralement l'indépendance de l'ancienne province serbe, au grand dam de Belgrade. L'enthousiasme dans les rues de Pristina est à son comble pour la naissance de ce « Kosovo fier, indépendant et libre ». Une sculpture géante est même érigée devant l'ancien palais des sports, portant les mots Newborn, comme nouveau-né. « Peut-être...peut-être, l'indépendance du Kosovo est-elle intervenue trop rapidement, ou alors c’était une erreur », glisse Marty. « Je n'ai qu'une certitude aujourd'hui : la collusion des gouvernants avec tous les trafics existant au Kosovo, que ce soit la drogue, les armes, la prostitution, les êtres humains. » 

Hasard ou coïncidence, lorsque Marty présente ses conclusions au Conseil de l'Europe, un autre scandale éclabousse le gouvernement kosovar : l'affaire de la clinique Medicus. Selon Dick  Marty, il ne fait aucun doute que l'affaire Medicus et celle de l'immédiat après-guerre, sont « liées », tant dans l'activité, que dans la nébuleuse de personnes haut-placées qu'elles impliquent.

Marty pense que c'est la clinique Medicus qui a « pris le relais » au début des années 2000 du trafic clandestin mené sur les prisonniers de guerre serbes, institutionnalisant en quelque sorte le crime de guerre. « Les noms des mêmes personnages sont cités dans les deux affaires. Et la clinique Medicus fonctionne depuis une dizaine d'années, époque où la communauté internationale était présente au Kosovo. » Dick Marty, pourtant cité à comparaître en 2012 dans l'enquête pénale sur Médicus a refusé de se rendre à Pristina, arguant de son immunité diplomatique. « Mes conclusions sur les prisons secrètes de la CIA en Europe de l’Est ont été reçues de la même manière. On m’a accusé de calomnies, on a même porté plainte contre moi », confie sereinement l'ancien Procureur. « Et les câbles de Wikileaks sont arrivés et ont confirmé tout ce que j’avais dévoilé. Il se passera la même chose avec les trafics d’organes au Kosovo. »

VIII. Sur le pont de Mitrovica

Quinze ans après le conflit, des milliers de personnes sont toujours portées disparues. Le chiffre officiel est de 1799 selon le Comité international de la Croix-Rouge, (CICR). Pour défendre la mémoire de ceux que l'on appelle les « missing persons », il existe 22 associations officielles, pas moins : il y a les familles des disparus « albanais » et celles des disparus « serbes ». Le président de l'Association des familles des disparus serbes, Milorad Trifunovic, a accepté de me rencontrer : il m'a donné rendez-vous à Mitrovica, dans le nord du pays. 

La région, majoritairement peuplée de Serbes, échappe au contrôle des autorités de Pristina et reste le théâtre de violences sporadiques. Nichée dans des collines verdoyantes, l'ancienne ville-enclave de Mitrovica cristallise toujours les tensions entre communautés serbes et kosovares. Des bâtiments officiels sont régulièrement plastiqués, des attentats, des pogroms ont même lieu. Les dernières élections municipales en décembre 2013, placées sous haute-surveillance, ont dû être renouvelées.

Ancienne ligne de front durant la guerre du Kosovo, la rivière Ibar à Mitrovica sépare toujours les quartiers albanais au sud du quartier serbe au nord. Sur le pont de Mitrovica, Fadil, mon fixeur albanais, pile net. « Je n'irai pas plus loin. » Du doigt, il désigne d'un air inquiet l'autre rive : une barricade et un campement improvisé sur lequel flottent des petits drapeaux serbes est gardé par des paramilitaires débraillés et visiblement alcoolisés. Fadil refuse d'avancer. En dehors des hommes d’affaires, des employés internationaux et de quelques curieux, la majorité des habitants ne se rend quasiment jamais sur le pont Austerlitz pour rejoindre la rive opposée, sauf nécessité. Après dix minutes de palabres, Fadil accepte de traduire l'interview au beau milieu du pont. Non loin du tank de la KFOR et de carabinieris italiens gominés qui surveillent la zone. 

Milorad Trifunovic, président de l'Association des disparus serbes de Mitrovica (©PA)

Moustache, veste de survêtement et gourmette en or, Milorad Trifunovic arrive bientôt en trottinant sur ses pantoufles. Engagé dans un monologue sonore, seulement interrompu par la sonnerie de son portable, Trifunovic ne se fait pas prier pour raconter la guerre, « sa guerre ». Cet ancien mineur qui avait un travail dans la grande mine de charbon de la région, le conglomérat Trepča, un restaurant, de l'argent, une famille, des relations et « les prémices d'une carrière en politique » a vu sa vie basculer en cinq minutes. En juin 99

« Les bombardements de l'OTAN au Kosovo ont terriblement aggravé la situation dans la région et provoqué un véritable règlement de comptes », confie-t-il. Beaucoup d’enlèvements se sont produits après l’instauration du protectorat international, en juin 1999. « Près de 25 000 Serbes ont été chassés, 2 000 tués, 1 000 se sont volatilisés. Milošević n'est pas le seul à avoir pratiqué un véritable nettoyage ethnique », résume Trifunovic, en soupirant.

Sa maison qui était le quartier général de la KFOR à l'époque est « brûlée par les Albanais sous les yeux de la communauté internationale qui n'a pas levé le petit doigt ». Son frère disparait à 35 ans, avec neuf autres collègues de travail. « On ne sait rien alors on attend. Et même si cela va faire quinze ans, nous gardons l'espoir qu'il soit vivant quelque part, malgré tout. » 

Pour ceux qui n'ont toujours pas obtenu d'informations sur leurs proches et continuent de vivre figés dans leurs souvenirs, un véritable « chantage aux disparus s'est développé dans les environs. Des bandits qui utilisent le désespoir des familles pour se faire de l'argent. » Trifunovic a beaucoup de connaissances à qui on a fait croire ces dernières années que leurs fils, leurs frères, leurs pères étaient vivants et à qui on révélerait l'endroit de leur captivité, contre de l'argent. « Une fois les sommes envoyées, évidemment ces mafieux disparaissent dans la nature. »

C'est vers la fin de l'année 2000 que Trifunovic entend parler pour la première fois de trafics d'organes dans la région. Des rumeurs d'abord, des soupçons ensuite, nés d'une réalité sordide. « Durant le conflit, se souvient Trifunovic, on tombait souvent le long des routes sur des cadavres de combattants, plutôt âgés. Mais les corps des jeunes, en bonne santé, on ne les retrouvait jamais. » 

Trifunovic affirme qu'il connaît l'un des témoins mentionnés dans le premier rapport de la MINUK. C'est un voisin albanais, un « ancien chauffeur de l'UÇK ». À la question de savoir si je peux le rencontrer, il me rit au nez. Avant de reprendre, l'air menaçant : « vous voulez qu'il me tue ? Ou qu'il soit exécuté ? Cela fait longtemps que nous ne faisons plus confiance aux étrangers. Ici tout le monde manipule la vérité. Les Serbes croupissent en prison et les Albanais gardent leur impunité, protégés par les Américains et les puissances occidentales ». 

IX. Au téléphone avec un espion

Présenté à huis clos devant les eurodéputés en janvier 2011, le rapport Marty passe très mal à Bruxelles. Entre insultes et violence feutrée, c'est une boucherie de velours, comme souvent dans les couloirs ouatés des institutions. Dick Marty y est traité de « menteur » et certains parlementaires, outrés, quittent la salle en claquant la porte. L'un d'eux s'appelle Arnaud Danjean

Dans les couloirs des institutions européennes, on le surnomme « The Spy » pour « l’espion ». Ancien agent de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), Danjean est en mission dans les Balkans dans les années 1999-2000. Pour Danjean, l'affaire des trafics d'organes est « une manière de jeter le discrédit sur l’action de la communauté internationale au Kosovo. C'est l'éternelle théorie du complot ». 

Danjean

Danjean

L'eurodéputé Arnaud Danjean, un sourire ultra-bright pour une carrière dans l'ombre. Selon lui, « le rapport Marty est une réécriture de l'Histoire, dans un sens politique et polémiste. Dick Marty opère des amalgames sur une chronologie douteuse, en se livrant à une véritable enquête de moralité ». (©AG Gymnasium Melle)

Durant notre conversation téléphonique, Danjean s'empresse de démonter de toute pièce le rapport Marty. « De tous ceux qui ont été sur le terrain en 1999, personne ne croit sérieusement à cette histoire de trafics d'organes. Dans toutes les guerres et conflits du monde, il y a des règlements de compte, des saloperies qui sont commises. Une maison en Albanie où des Serbes auraient été tués, torturés, c’est possible, c’est probable. Maintenant, cela fait quinze ans que les faits ont eu lieu et il n’y a jamais eu la moindre preuve ou fait établi. Si aucune enquête n’aboutit, c’est peut-être simplement parce qu’il n’y a pas d’éléments à charge, non ? » 

L'ancien de la DGSE reconnaît pourtant que bien des erreurs ont été commises au Kosovo. « Au départ, personne ne voulait soutenir l’UÇK parce que tous les services secrets occidentaux savaient que c'était un mouvement de guérilla clandestin, financé par des trafics illégaux d’armes et de drogues. Nous avons toujours soutenu l'ancien président kosovar, Ibrahim Rugova, jusqu’à ce que cela ne soit plus possible. Il n’avait aucun pouvoir sur le pays. Ce sont les Albanais eux-mêmes qui l’ont lâché.

Il y a eu deux ans de navette diplomatique, entre 1997 et 1999, où la communauté internationale a négocié avec l'UÇK. Ce mouvement n’était pas monolithique. En 1999, il y avait l’UÇK de Ramush Haradinaj et l'UÇK d'Hashim Thaçi. Les deux ont été invités aux négociations de paix, lors de la Conférence de Rambouillet. Hubert Védrine (ministre des Affaires étrangères entre 1997 et 2002, ndlr) et Jacques Chirac (ancien président de la République, ndlr) ont choisi de négocier directement avec Hashim Thaçi, alors même qu'il existait des rapports du FBI ou de la DGSE indiquant que lui et ses hommes étaient louches. 

Dans les guérillas du monde entier, les rebelles ne sont pas des enfants de chœur. Les puissances étrangères cherchaient une solution de paix durable sur le terrain. Elles étaient obligées d’inclure ceux qui détenaient le pouvoir de fait sur le territoire albanais. Quinze ans après, c'est facile de réécrire l’Histoire, en stigmatisant les méchants Occidentaux qui ont profité des failles du système. Trafiquer des organes est l’un des pires crimes de guerre possible. Sa dimension dramatique indéniable touche à l’intimité de chacun. »

Selon l'ancien agent secret, en l'absence de preuves, l'affaire reste surtout symbolique : elle cristallise les fantasmes autour du Kosovo. En réfutant le bien-fondé de l’action internationale, elle exacerbe le côté passionnel autour de l’indépendance. Et sur trois questions essentielles : fallait-il ou non accorder l'indépendance ? Les dirigeants kosovars sont-ils dignes de confiance ? Le Kosovo est-il un État mafieux au coeur même de l’Europe ?   

X. Le témoin X

« On m’a donné un scalpel. J’ai mis ma main gauche sur sa poitrine et commencé à couper. Le sang a giclé. Il s’est mis à hurler, nous exhortant de ne pas le massacrer, de ne pas le tuer, puis il a perdu connaissance. Je ne sais pas s’il s’est évanoui ou s’il est mort, car je n’étais plus dans mon état normal. »

Nous sommes en septembre 2012 : diffusé à une heure de grande écoute sur la principale chaîne de télévision publique serbe, le témoignage-choc de cet ancien soldat de l'UCK, visage flouté et voix brouillée, ébranle le pays. Le récit, terrifiant, est brandi comme une pièce à conviction majeure de l'enquête « impartiale et indépendante » que mène à Belgrade et le Parquet serbe pour les crimes de guerre. Outre la poursuite des criminels de guerre, la mission de cette institution spéciale mise en place par le gouvernement serbe vise à adoucir l'image négative de la Serbie, dans les Balkans et ailleurs. Mais surtout à satisfaire ceux qui en Serbie doutent toujours de l’impartialité du TPI. Son Procureur général, Vladimir Vukčević, répète vouloir « retrouver et punir ceux qui ont commis ce crime monstrueux, kidnappé et tué des Serbes innocents pour trafiquer leurs organes, un véritable génocide ». 

À Belgrade, dans son bureau encombrés de piles de dossiers, l'adjoint du Procureur, Bruno Vekaric affirme que ces services ont passé seize mois à vérifier la crédibilité du « témoin X », un maquisard de l'UÇK, formé dans un camp de détention en Albanie, qui se serait « spontanément » manifesté au Parquet serbe, « menacé de mort au Kosovo ». Disposant désormais du statut de « témoin protégé », l'homme se tient « à la disposition de la justice internationale ». Prêt à raconter son histoire à qui voudra bien l'entendre. Si la presse serbe, relayée bientôt par les médias internationaux, n'a pas manqué pas de faire écho au terrifiant récit du témoin X, annonçant de nouvelles révélations spectaculaires dans l'affaire des trafics d'organes, beaucoup se sont interrogés sur l'opportunisme de la date choisie pour sa diffusion. 

Le témoignage est ainsi diffusé le 10 septembre 2012, un jour à peine après que le Kosovo ait accédé à la pleine souveraineté, sous les félicitations du Président américain Barack Obama lui-même. Depuis sa proclamation unilatérale en 2008 et malgré l'essor des négociations politiques entre les deux gouvernements, l'indépendance du Kosovo continue de diviser la communauté internationale. Après le Tatarstan, la Tchétchénie, l'Abkhazie, l'Ossétie du Sud, la Transnistrie et le Haut-Karabagh et désormais la Crimée ukrainienne, le Kosovo n'est pas la première province à revendiquer son autonomie de manière plus ou moins unilatérale, suscitant les foudres des grandes puissances. 

Ainsi, Moscou qui refuse de reconnaître le Kosovo, la « créature américaine », soutient directement l'initiative de la Serbie et du Parquet spécial pour les crimes de guerre. La Russie n'hésite pas à plaider en faveur de l'ouverture d'une enquête internationale de l'ONU sur le thème. « En soutenant l'enquête de la Serbie, Moscou fait mine de jouer les empêcheurs de tourner en rond », m'avait expliqué Dick Marty.  « Au final, rien ne bouge. En échange de quoi, les États-Unis ferment les yeux sur ce qui se passe en Géorgie ou en Tchétchénie. C'est un échange de bons procédés. » Bruno Vekaric consent à admettre « qu'il existe un réel conflit politique autour de ce crime. Certains dirigeants dans la région, et dans le reste du monde, redoutent que son élucidation ne ralentisse la reconnaissance par la communauté internationale de l’indépendance du Kosovo ». 

Sa compatriote Nataša Kandić, une infatigable activiste serbe des droits de l'homme, à la tête de l'ONG du Centre pour le droit humanitaire de Belgrade, est d'un tout autre avis : « le Bureau des crimes de guerre à Belgrade n'a jamais réussi à mettre en accusation des anciens chefs de la police et de l'armée serbe. Cela équivaudrait à mettre en avant la responsabilité de l'État serbe dans ces crimes, et cela personne ici ne veut en entendre parler ». 

« Le Parquet serbe met souvent en avant l'histoire des trafics d'organes, en brandissant le rapport Marty à des fins politiques », poursuit encore Kandić, me fixant derrière ses lunettes rondes. « Je ne doute pas que les trafics d'organes aient eu lieu. Mais Marty lui-même n'a obtenu des preuves que dans seulement dix cas », critique-t-elle. Pour elle, exposer un témoin dans le cadre d'une enquête aussi sensible n'est pas habituel. Selon Kandić, la crédibilité du témoin X est sujette à caution. « Ces dernières années, tout ce qu'a fait le Bureau spécial a corroboré la position politique du gouvernement serbe vis à vis du Kosovo. Avec l'arrivée du nouveau cabinet serbe suite aux élections présidentielles de 2012 (l'ancien Premier ministre Boris Tadic est remplacé par Ivica Dačić, ndlr), Vukčević ne savait pas à quoi s'attendre. Pour assurer sa survie, il a fait de l'excès de zèle. » Nataša Kandić ne mâche pas ses mots : « médiatiser le témoin X n'est absolument pas professionnel. Cela ne fait que raviver la peine des familles des disparus. En outre, cela permet à ceux qui ont participé au crime, aux complices de ce témoin, de savoir qu'ils sont dans le collimateur de la justice et donc de s'échapper ».

Écouter le témoignage de Nataša Kandić

XI. Bons baisers de Bruxelles

En décembre 2011, l'UE s'avoue ébranlée par les conclusions du rapport Dick Marty. D'autant plus sonnée que le Kosovo demeure le plus gros bénéficiaire de l’aide communautaire avec 1 212 millions d’euros engloutis ces cinq dernières années. Pour des résultats médiocres. Le petit État coûte cher, très cher à l'Union européenne qui a voulu prouver qu'elle aussi, était capable d'assumer une politique étrangère commune dans son voisinage direct.

La mission EULEX

Depuis le départ de la MINUK et des Américains en 2008, ce sont les Européens qui ont repris le job'avec EULEX, la Mission d'Etat de droit de l'Union européenne au Kosovo. Première et plus grosse mission de nation building à l'étranger jamais lancée par Bruxelles, EULEX est censée stabiliser le pays et consolider ses structures judiciaires et policières.

Fiche d'identité
- Lancée en décembre 2008 par le Service européen pour l'Action extérieure (SEAE)/Commission européenne. Opérationnelle en 2009.
- Siège : Pristina
- Taille : 2 250 personnes (1 250 internationaux et 1 000 'locaux')
- Budget : 111 millions d'euros/an
- Fin du mandat : Initialement juin 2014. Prolongé jusque Juin 2016
- Contributeurs : La plupart des pays membres de l'UE, comme le Canada, la Norvège, la Suisse, la Turquie et les Etats-Unis. 

Résultats
- Un rapport de 2012 de la Cour des Comptes des Communautés européennes pointe "l'inefficacité" de la mission. Son chef, le Général français Xavier Bout-de-Marnhac est remercié, remplacé par le haut-diplomate allemand Bernd Borchardt.
- Un policier lituanien d'EULEX est tué lors d'une mission dans le Nord du Kosovo en septembre 2013.
- EULEX qui devait s'achever en juin 2014 est prolongée jusqu'en juin 2016.

Suite aux accusations relayées par les médias et jetant l'opprobre sur le nouveau gouvernement kosovar, Bruxelles peut difficilement rester sans agir. En juin 2011, une Force spéciale d'enquête sur les trafics d'organes (SITF) est constituée. Bien que basée à Bruxelles, la cellule est directement placée sous mandat d'EULEX. Ses membres bénéficient de l’immunité et travaillent en étroite collaboration - dialogue ou échange d’infos - avec les autres membres de la Mission, basés au Kosovo. 

Le Procureur nommé à la tête de la Force spéciale qui regroupe une vingtaine de personnes s'appelle John Clint Williamson. Magistrat américain spécialiste des crimes de guerre au sein du Département d'État de Washington, il a également travaillé pour les Nations unies et au sein du TPI, en collaboration avec Carla Del Ponte. Bien qu'ayant proposé ses services pour reprendre l'enquête de l'Union européenne, celle-ci m'avait assurée n'avoir jamais été contactée. Pourquoi alors choisir un Américain pour diriger une mission européenne ? « Monsieur Williamson était le meilleur choix car il cumule deux qualités essentielles pour une affaire aussi sensible : il est Procureur et c'est un ancien diplomate. » Lorsque je le rencontre près du siège de la Commission européenne, à Bruxelles, Jüri Laasle porte-parole de la SITF, m'accorde un background briefing très policé. « Nous avons dû attendre qu’un consensus émerge entre les États membres sur sa nomination. Monter un tribunal ad hoc ayant la juridiction pénale internationale aurait mis encore plus de temps et aurait coûté plus cher. La Force spéciale était la solution la plus rapide, la moins onéreuse pour enquêter exclusivement sur les accusations de trafic d’organes sur des prisonniers serbes. »

Dick Marty avait été très clair quant à l'unique condition pour qu'une nouvelle enquête aboutisse : la mise en place d'un programme de protection des témoins. Quand je l'interroge sur l'existence d'un tel programme, Laas s'en tire par une pirouette : « des contacts ont été pris par Monsieur Williamson au plus haut niveau et les présidents albanais, kosovar et serbes acceptent désormais de contribuer à l’enquête. Notre objectif actuel est de préserver le secret de l'instruction. » 

Williamson, qui accorde peu d'interviews à la presse, prône « la patience » et surtout le silence. La SITF devrait rendre ses conclusions en 2014. La date ne doit rien au hasard : c'est initialement en juin 2014 qu'était prévu le retrait d'EULEX du Kosovo. Et en janvier 2014 que se sont ouvertes les officielles négociations d'adhésion de la Serbie à l'Union européenne. 

Car la priorité de l'Union européenne dans les Balkans, c'est la poursuite du processus d'élargissement : faire rentrer la Serbie dans l’UE, en tâchant de trouver un compromis entre Serbes et Kosovars, sans offenser quiconque. Depuis l'ouverture en avril 2013 d'un « dialogue » politique historique entre Pristina et Belgrade, célébré par la Haute-représentante à la politique étrangère, Lady Catherine Ashton à coup de petits fours et de communiqués de presse, il n'y a guère de place pour les sujets qui fâchent. Le « nain » européen observe un silence poli sur les éventuels crimes commis par l'actuel gouvernement du Kosovo. 

Dans le tamisé Member's bar du Parlement européen, une eurodéputée l'exprime sans ambages mais sous off. « L'Union européenne n'a toujours pas reconnu l'indépendance du Kosovo parce qu'elle ne parle simplement pas d'une même voix dans la région. Et les États européens possèdent chacun au Kosovo des intérêts différents, comme dans n'importe quel protectorat. » À l'instar de la Russie, l'Espagne, la Slovaquie, la Roumanie, la Grèce et Chypre n'ont pas accepté de signer l'indépendance du Kosovo, de peur des conséquences que cela pourrait représenter pour leurs propres minorités nationales, régulièrement soumises à des revendications autonomistes. Évoquer un « protectorat » pour le Kosovo d'aujourd'hui est une métaphore polie. 

Pour cette eurodéputée, l'un des obstacles majeurs est l'absence d'un programme de protection des témoins. « Les pays qui participent à la mission Eulex ne souhaitent pas mettre en place un tel programme pour des raisons financières. Cela coûte beaucoup trop d'argent de reloger un témoin, sa famille, de lui donner une nouvelle identité. En outre, Marty n'a apporté aucune preuve dans son rapport, aucun nom, aucun témoin. Et puis, il ne faudrait pas oublier qu'il y a eu une guerre, or Dick Marty ne se concentre que sur l'un des aspects de ce crime. Je ne suis pas loin de penser qu'il existe une volonté d'influencer le jeu politique de la part des États qui n'ont pas reconnu le Kosovo. » 

Rien n'a jamais été prouvé dans cette affaire des trafics d'organes, c'est le mort d'ordre à Bruxelles. Toujours selon la députée européenne, « ces conjectures témoignent simplement d'un État en faillite. La population a peur. La réalité, c'est que nous n'avons pas le choix : il n'existe au Kosovo aucune alternance politique à Hashim Thaçi que nous connaissons bien et qui reste le favori des Etats-Unis. » Comprendre : si le Kosovo reste la créature américaine, ce sont les Européens qui ont les mains dans le cambouis.

Les intérêts américains dans leur protectorat.

Les intérêts américains dans leur protectorat.

La reconversion des anciens hauts-responsables de l'intervention de l'OTAN au Kosovo en 1999.  

XII. L'entre-deux

Après plus de trois ans d'investigations, le communiqué de presse est tombé : l'enquête sur les trafics d'organes de l'Union européenne est officiellement « terminée ». Le 29 juillet 2014, entre les conflits en Ukraine et à Gaza, le Procureur Clint Williamson a rendu ses conclusions. C'est un coup de massue au coeur du 'trou médiatique' estival car l'acte d'accusation est lourd : crime de guerre et crime contre l'humanité. L'enquête de l'UE confirme les affirmations de Carla Del Ponte et le rapport Marty. Durant le conflit du Kosovo, des membres de l' UÇK ont bien tué des Serbes pour prélever et vendre leurs organes. Selon Williamson, « ceci s'est produit à une échelle très limitée. Moins d'une dizaine d'individus ». Cela n'en reste pas moins une « pratique horrible, une tragédie terrible, et la petite échelle ne réduit pas la sauvagerie du crime ». On évoque la possible inculpation d’une « dizaine » de cadres au « plus haut niveau » de l’ancienne guérilla, dont les noms ne sont pas encore connus. 

La juridiction devant laquelle Williamson présentera son rapport définitif devrait voir le jour en 2015, dans un pays inconnu. En avril dernier, sous la pression directe de leurs partenaires occidentaux, le Kosovo a accepté le principe de la création d'un Tribunal international spécial, censé enquêter sur les crimes de guerre commis au Kosovo. Ce tribunal devrait être intégré à la juridiction de Pristina, tout en accueillant des enquêteurs et des magistrats internationaux. Pour essayer de limiter les pressions sur les témoins, des voix s'élèvent pour demander une délocalisation de l'institution. Hashim Thaçi a assuré que ce tribunal « injuste » représentait « la plus grande insulte pour le Kosovo », mais que sa création était inéluctable. Le Kosovo est-il prêt à affronter son passé ? Les Européens passent la main : pour le meilleur ou pour le pire ? 

« Aucune nouvelle enquête n'aboutira car il n'y a aucune volonté politique. Il ne faut pas que la situation au Kosovo évolue »,  avait prophétisé Carla Del Ponte. En près d'une décennie, six enquêtes sur les trafics d'organes au Kosovo ont été menées, de Belgrade à Bruxelles en passant par Pristina. Présomptions évanouies dans la nature, indices supprimés, poursuites abandonnées, intimidations et dénégations tonitruantes, incohérences incompréhensibles et retournements de situation improbables se sont succédés. Lorsque l'on cherche à obtenir la global picture, on remarque que les dates de l'affaire s'égrènent selon une chronologie parfaitement minutée, comme si les divulgations étaient calées sur des évènements diplomatiques-clés. Le calendrier des révélations se superpose à l'agenda géopolitique de la région, et notamment la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo. Comme si un mystérieux deus ex-machina tirait les ficelles de rebondissements qui ne surgissent jamais au hasard. 

L'autonomie du Kosovo est un fait accompli. Certain juristes soulignent néanmoins que la reconnaissance a priori de l'existence d'un trafic d'organes, pénalement considéré comme un crime contre l'humanité aurait pu gravement hypothéquer le processus d'indépendance. Comment reconnaître à des anciens guerilleros accusés de crime de guerre une quelconque légitimité politique ? Pourquoi reconnaître un État auto-proclamé et dirigé par des criminels de guerre ? Quelle était la part de responsabilité de la communauté internationale qui a largement soutenu les rebelles de l'UCK ? Surtout comment juger un crime de guerre de manière impartiale ? 

Avec son indépendance qui n'est toujours pas reconnue par l'ensemble de la communauté internationale, le Kosovo, sorte de Frankenstein du droit international, a créé un dangereux précédent. Oui, il est possible de redessiner les frontières, d'intervenir militairement et de soutenir une guérilla douteuse qui, une fois au pouvoir, échappera à tout contrôle. Oui, il est possible de privatiser un pays en ruine, et une décennie de présence internationale signifie parfois davantage de corruption qu'une quelconque consolidation d'un statu quo fragile. 

Quinze ans après la guerre, la seule réalité des trafics d'organes, ce sont les centaines de disparus, dont les restes n'ont toujours pas été retrouvés. La souffrance de leurs proches est tangible, leur attente, insupportable. De par son silence, la communauté internationale contribue à étouffer une incroyable saga, qui mêle imbroglio géopolitique et feuilleton judiciaire. Sans preuve matérielle, ni cadavre, ni protection des témoins, une énième juridiction spéciale permettra-t-elle de faire toute la lumière ? 

Gagner la paix est plus compliqué que gagner la guerre. Sorte de mirage frappé de témoignages flous, de visages masqués et d'indices fluctuants ou conte balkanique à vérité variable, l'histoire des trafics d'organes illustre l'écheveau des blessures toujours vivaces qui n'ont pas fini d'étreindre les peuples du Kosovo et de Serbie. À défaut de n'avoir jamais été résolue dans une salle d'audience, l'affaire devrait bientôt arriver sur les écrans de cinéma. La fiction permet parfois d'aller au plus près du réel. Le réalisateur Emir Kusturica a choisi d'en faire le sujet de son prochain film. Quant à Ilir, il n'a plus jamais répondu à mes appels. Il m'avait raconté que Kosovo venait du mot serbe « kos » qui signifie « merle noir ». Et que lors du « giro », la traditionnelle promenade familiale du soir, on pouvait, aux quatre coins du pays, entendre le chant des merles se confondre avec celui du muezzin. Bien après notre rencontre, j'ai appris que sa famille appartenait à l'un des clans mafieux les plus puissants en Albanie, proche d'Hashim Thaci. C'est lui qui m'avait demandé d'écrire l'histoire de son pays.

Cette investigation a été menée grâce à une bourse du journalismfund.eu
www.journalismfund.eu

Ce projet a été réalisé par l'équipe de cafébabel le seul magazine européen, mais pas chiant.